Une première journée d’étude dédiée au DDF

Le 28 octobre 2021 s’est tenue à l’INALCO une journée d’étude dédiée au Dictionnaire des francophones (DDF). Elle a réuni l’équipe-projet, les premières personnes impliquées dans le DDF et des experts peu ou non impliqués dans le projet.

Sylvestre de Sacy. Photographie par Sébastien Gathier.

Il s’agissait de la première manifestation scientifique organisée par le ReLCo – Réseau de recherches sur le Ressources Lexicales Collaboratives, réseau affilié à l’équipe CREE de l’INALCO, qui s’intéresse aux dictionnaires, encyclopédies, corpus et autres types de ressources construites de façon collaborative. L’INALCO et l’Institut international pour la Francophonie – 2IF ont participé financièrement à l’organisation de la journée, qui a été portée par Kaja Dolar, Marie Steffens et Antoine Chalvin.

Trois interventions par les membres de l’équipe-projet de 2IF ont permis de présenter le projet et les activités de ces trois personnes en lien avec l’ensemble des acteurs du projet. Noé Gasparini a proposé un tour d’horizon depuis la conception du projet dès 2018 à la coordination des prestataires et des partenaires scientifiques et institutionnels.

Sébastien Gathier a mis en avant son travail sur les données, depuis l’intégration de nouvelles ressources jusqu’à la veille sur les apports par le grand public, en passant par la remontée et la correction des erreurs dès qu’il en observe sur les très nombreuses informations contenues dans le Dictionnaire des francophones.

Nadia Sefiane quant à elle a évoqué la stratégie mise en place depuis le lancement pour faire connaître le DDF, la ligne éditoriale des publications sur les réseaux socio-numériques et l’établissement de réseaux de partenaires pour la communication et les réusages du DDF, alliant consultation, contribution et apprentissage de la langue.

Deux personnes assises derrière un pupitre de présentation.
Sébastien Gathier et Noé Gasparini à l’INALCO. Photographie par Nadia Sefiane.

Kaja Dolar et Marie Steffens ont participé à l’équipe de conception du Dictionnaire des francophones dès les débuts du projet et elles organisaient cette journée. Elles sont intervenues pour présenter l’accompagnement à la lecture et l’accompagnement à la contribution dans le DDF, avec le code couleur qui indique les continents où les définitions sont en usage, les textes dans les pages d’aide et dans des bulles au sein du formulaire de contribution. D’autres formes d’accompagnement pédagogique sont prévues, avec des dialogues humain-machine afin de vérifier ou d’enrichir les informations, ainsi que d’autres formes incluant également des enjeux de ludification de la contribution.

Frédérique Treffandier, du CAVILAM – Alliance française de Vichy, a présenté l’application pédagogique conjointe au DDF réalisée par son institution, Défis DDF, ainsi que les fiches pédagogiques prévues pour différents niveaux d’apprentissage et différents publics. La dimension appliquée permet d’envisager autrement les publics, en considérant des contenus complémentaires nécessaires à la transmission et à l’usage du Dictionnaire des francophones dans un parcours d’apprentissage de la langue.

Frédérique Treffandier et Nadia Sefiane. Photographie par Noé Gasparini.

Deux temps dans la journée étaient dédiés à la discussion critique sur le Dictionnaire des francophones, afin d’évaluer les choix faits, les réussites comme les améliorations possibles à l’avenir. Le premier panel réunissait Gilles Sérasset (chercheur en science de l’information à l’Université Grenoble-Alpes, concepteur de Dbnary), Franck Sajous (Ingénieur de recherche à l’Université Toulouse – Jean Jaurès, s’intéressant au Wiktionnaire), Esther Baiwir (dialectologue à l’Université de Lille) et Freddy Limpens (chef de projet à Mnémotix, SCIC en charge du développement du DDF). Il était animé par Noé Gasparini et proposait de s’intéresser aux aspects techniques de mise en réseau des connaissances.

La discussion a porté d’abord sur la représentation de l’information sous la forme d’un graphe de connaissances, qui relie toutes les informations de manière non hiérarchisée. Cette représentation permet des récupérations des données complète ou partielle, et des connexions à d’autres données facilitées. Les structures arborescentes d’information sont des types de graphes qu’il est possible de reproduire, de plusieurs manières distinctes, afin d’afficher les données de plusieurs manières, au sein du DDF ou ailleurs. Si à l’avenir ils venaient à exister, cela pourrait permettre de connecter le DDF à un éventuel Dictionnaire des anglophones ou Dictionnaire des corsophones.

Plus spécifiquement, ce modèle entraine la fragmentation des informations selon Esther Baiwir qui relève que les entrées de dictionnaire sont habituellement structurées avec un ordre de l’information logique, qui est ici perdu. Selon elle, cette explosion des unités de sens est une dislocation du signe linguistique. Les indications étymologiques sont également imprécises, voire fausses car non reliées aux sens spécifiques. Les liens entre les définitions existent mais sont peu exploités pour l’instant alors qu’ils pourront améliorer cette présentation à l’avenir. Certaines parties pourront gagner en intérêt avec ces liens, telle que l’étymologie, les sources des exemples ou l’ajout d’illustrations.

Deuxième panel. Photographie par Esther Baiwir.

Le deuxième panel critique, animé par Marie Steffens, a réuni quatre chercheuses et chercheurs, Michela Murano (professeur de linguistique française à l’Université catholique du Sacré-Cœur de Milan), Lucas Lévêque (spécialiste du Wiktionnaire, membre du Conseil scientifique du DDF), Nadine Vincent (lexicographe et métalexicographe à l’Université de Sherbrooke) et Christophe Rey (métalexicographe au LT2D – Centre Jean Pruvost, Cergy Paris Université). Il était question des aspects lexicographiques et variationnels dans le DDF.

La discussion fut engagée par Nadine Vincent qui a dressé un portrait critique de l’outil, dont le contenu juxtapose des ressources vivantes (Wiktionnaire, Grand Dictionnaire terminologique, FranceTerme) et d’autres historiques, vieillissantes (BDLP, Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, …). Ces informations entremêlées ne forment pas un ensemble acceptable, d’autant que l’ordre d’affichage des définitions est de qualité variable, et l’acception la plus courante d’un mot n’apparaît pas toujours en première page, laissant ainsi la place à des acceptions parfois désuètes qui pourraient induire en erreur le lectorat.

Michela Murano complète cette réflexion avec un point de vue de locutrice non-native du français et  souligne l’intérêt de l’utilisation du DDF par un public d’apprenants parce qu’il rend visible la mosaïque des variétés du français. S’il est intéressant de constater que la langue française est variée selon ses aires d’usage, qu’il existe de nombreux particularismes sur tous les sujets, il est toutefois difficile de distinguer le français de base. La partie contributive du projet ne semble pas adaptée pour des apprenants, qui ont peur de fausser le dictionnaire à cause de leur faible niveau de langue. Marie Steffens réagit en indiquant qu’un effort d’accompagnement spécifiques des apports des locuteurs non natifs pourrait permettre de valoriser leur contribution. 

Conscient de ces faiblesses, Christophe Rey insiste néanmoins sur l’aspect contributif du projet, qui permettra de suivre les usages de la langue de manière plus dynamique. La juxtaposition de différentes sources, de différentes époques, fait du Dictionnaire des francophones plutôt un portail lexicographique qu’un dictionnaire. Il explore la possibilité de redéfinir le projet linguistique porté par le DDF en ce sens.

L’ensemble des interlocuteurs souligne toutefois le caractère dynamique du projet qui remet le locuteur francophone au cœur de sa langue et saluent le travail effectué par les équipes, en un temps record pour ce genre d’objet.

Une journée bien remplie qui en appelle d’autres. – Photographie par Anne Gensane.

Le mot de conclusion a été prononcé par John Humbley, qui rappelle le terme de linguistique appliquée, une notion qu’il présente comme un peu galvaudée, qui renvoie à l’exploitation des théories linguistiques dans une optique pluridisciplinaire pour résoudre des problèmes de la vie réelle. Dans le cas du Dictionnaire des francophones, plusieurs problèmes semblent pouvoir être relevés dont la perception centralisatrice du français, la représentation que se font les Francophones de la diversité des usages et l’attitude qu’ont les Francophones par rapport à la création de nouveaux termes pour décrire les nouvelles réalités du monde. C’est aux Francophones eux-mêmes de relever ces défis grâce notamment à des outils comme le Dictionnaire des francophones. 

Cette première journée en appelle d’autres, sur ces mêmes enjeux et sur d’autres. Le prochain rendez-vous est déjà fixé, avec un colloque international organisé à Lyon les 13 et 14 décembre 2021.

La super-équipe avec Nadia Sefiane, Marie Steffens, Noé Gasparini, Sébastien Gathier et Kaja Dolar. Photographie par Esther Baiwir.